1 – lha da Tartaruga | (re)découvrir le paradis…

C’est une nuit noire et il fait très bon, la lampe frontale est enfouie dans le sac, futile, mais la torche du téléphone portable a donc une utilité depuis que le taxi a fait demi-tour dans l’espace restreint qui lui sert de route. Bolide un peu fou mais qui connaissait le chemin par cœur depuis Mértola, le chauffeur est déjà loin, de retour sur la route goudronnée à quelques kilomètres de là où il nous a laissé. Car là où nous sommes seul le gravier trace encore quelque chose et seules la lune et les étoiles peuvent nous éclairer un tant soit peu, les lampadaires ayant disparu depuis plusieurs dizaines de kilomètres. Je n’avais pas été dans un taxi aussi distant des règles classiques de conduite depuis la Jordanie et ils avaient en commun de ne parler ni anglais, ni espagnol, ni français. Je ne parle ni portugais ni arabe. Mais comme au pays du Jourdain, beaucoup de choses peuvent se faire sans mots : même si il n’y a jamais mis les pieds, le chauffeur connaissait de loin l’endroit où nous nous rendons car dans la région, plus ou moins tout le monde pense savoir ce qu’est la Ilha Da Tartaruga.

J’ai un vague souvenir du chemin que nous devons faire à pieds car la première fois, il y a un an et demi, Théo était venu me chercher en voiture à Mértola puis nous avions marché, là aussi de nuit car le seul bus quotidien qui relie Lisbonne à Mértola arrive toujours de nuit. Il avait éclairé au sol en marchant pour que je vois le fin chemin et les diverses embuches qui s’y trouvaient mais il aurait pu tout aussi bien ne compter que sur sa connaissance du terrain : Théo a bâti tout ce qu’il y a sur ce bout de terre. Ilha Da Tartaruga ce n’est pas le Portugal, c’est le rêve d’un homme et la volonté de faire. L’amour de la terre mais pas que, c’est cultiver son jardin sans métaphore, mais avec beaucoup de philosophie derrière. C’est ici mais cela pourrait être dans beaucoup d’autres endroits sur cette planète. C’est une vie qui m’a marqué, que je voulais partager et c’est pour cela que je suis ici avec Léa.

Alors que nous avançons à l’aveuglette en contemplant les merveilles du ciel plutôt que là où nous mettons les pieds, justement la voix de Théo, soudainement portée par le vent, le fond de la gorge allemande et ses « ja ja » si caractéristiques retentissent déjà quand je lui demande si ça va. Une accolade dans le noir, il n’a pas de lampe et commence à nous guider sur l’étroit chemin qui mène à l’eau. Cette fois-ci l’île porte bien son nom : c’est une île, ce qui n’était pas le cas la première fois car j’étais venu en Novembre et qu’un été trop sec était passé par là. Nous devons donc prendre un court instant la petite barque pour relier l’accotement en face. Il faut ensuite suivre le rythme de Théo quelques minutes car la partie vivable de l’île se trouve à l’autre extrémité du bout de terre. Ce sont quasiment nos derniers pas de la journée et il faut bien regarder où nous marchons. Nous posons nos affaires et pour les quelques minutes qui nous séparent d’un repos bien mérité je deviens le guide nocturne, cette fois-ci avec lampe frontale : je montre à Léa la petite case qui servira de cuisine, c’est à dire quatre mètres carrés remplis d’épices et un établi sommaire avec deux plaques à gaz d’où Théo sort des extases culinaires ; là où nous devrons nous brosser les dents, c’est à dire une plante qui peut recevoir les crachats acides des dentifrices sans détruire toute la flore aux alentours ; et plus loin les toilettes sèches, ce qui dans le noir total équivaut à un trou dans un cube en bois au dessus du sol, en plein air. Le nécessaire est fait en cas d’urgence et le reste se fera tout seul au petit matin. Avant de rejoindre notre toit je croise très brièvement Tânia, la compagne de Théo, et nous nous saluons chaleureusement. Je rejoins enfin Léa dans la « Little Tower ». La Little Tower c’est une caravane retapée, soit nos quelques mètres carrés d’intimité sur l’île et là où j’avais déjà dormi la première fois. En bas il n’est pas facile de bouger : la pièce étroite est composée d’un léger sofa, de livres et de l’échelle qui permet d’accéder à la mezzanine où seul le lit trône. La mezzanine, où il est juste possible de se tenir assis et allongé, c’est une moustiquaire, quelques couvertures et un matelas épais, d’ailleurs la seule chose importante de la Little Tower car la journée l’important se passe dehors. Léa et moi tombons de sommeil après avoir enchainé une journée entière de déplacements : un jeune chauffeur Uber dans les environs de Paris, un avion, un jeune chauffeur Uber à Lisbonne qui nous a beaucoup aidé à ne pas rater notre bus, le seul bus de la journée pour traverser le pays, puis un taxi très traditionnel à Mértola et une marche sur la terre ferme, sans bitume, la vraie…

Dès le premier réveil il y a cette vue depuis notre lit à travers la fenêtre triangulaire, si caractéristique de la Little Tower : c’est l’Espagne en face, terre séparée de la notre par le Guadiana, fleuve commun aux deux pays sur une centaine de kilomètres et qui est le point névralgique de l’île sur laquelle nous sommes. D’un coté comme de l’autre il faut plusieurs kilomètres de marche pour croiser un humain.
J’ai rarement été aussi excité ces derniers mois qu’en sachant Léa se réveillant derrière moi et découvrant cette vue où les tons de couleurs s’empilent : du vert des arbustes qui servent de camouflage à la carcasse de la Little Tower au bleu de l’eau et les dégradés de terres au loin. Léa est la première personne avec qui j’ai pu partager mes impressions de l’île en Novembre 2016 : plutôt que de rentrer en France j’avais directement pris un avion pour rejoindre Londres et malgré l’horripilant rythme de la ville-monde que nous retrouvions dix ans après notre premier voyage ensemble, je n’avais que « l’île » à la bouche.

Il est donc temps de sortir faire nos premiers pas. Au petit déjeuner nous attendent simplement déposées dans un bol quelques nèfles et fraises, ces dernières cueillies au petit matin par Théo. Il n’en faut pas plus pour commencer à parler de ce que nous avons croisé la veille lors de la route du bus, c’est à dire les trois heures qui séparent Lisbonne de Mértola : une route avec de forts accents verts, l’écorce des chênes dépecés par les hommes pour récupérer le liège, presque sculptés, les chantiers de ponts et autres structures à l’arrêt, abandonnées, comme figées, si caractéristiques des paysages du sud, et surtout les nids de cigognes qui surplombent beaucoup de poteaux électriques. J’avoue avoir été impressionné par la verdure portugaise, là aussi différente de la route que j’avais vu à l’automne 2016.

Justement il y a un an et demi quelque chose n’était pas là et fait toute la différence ce matin autour de la table. Une petite tête blonde, un brin frisé, une dreadlock naturelle, un ange aux yeux clairs : le petit David est né entre mon premier voyage et celui-ci. La population totale de l’île est passée de deux, à trois. Sein de Tânia à la bouche, le petit germano-portugais ne se doute pas encore du présent unique qu’il est train de vivre et du futur pour le moins atypique qui l’attend. Léa et moi sommes contents de le voir enfin, après avoir tenu une correspondance avec le couple, des photos certes, mais cela ne suffisait pas, nous sommes tous les deux hypnotisés par son énergie.

Nous discutons avec Théo et Tânia et j’observe comment Léa interagît avec le couple qui la découvre petit à petit. Elle rayonne et j’apprécie. Nous échangeons au sujet de ce que nous voulons modestement apporter à l’île pendant cette semaine, c’est à dire participer à leur vie quotidienne au possible. Les séjours qui nous attendent cette année sont aussi basés sur l’apprentissage, la découverte et l’entre-aide et cela doit commencer dès chez eux. En fait nous voulons juste « normer » un peu plus le rythme de vie qu’il nous appartient de faire, moi, Léa, nos individualités et notre ensemble. La cueillette semble être ce qui soulagerait le plus Théo et quelques autres petites aides parsemées qui viendront au fil du séjour.

37°36’25.2″N 7°30’13.0″W
Insoupçonnable, cette suite de chiffre donne pourtant les coordonnées à peu près exactes du loo, les toilettes sèches qui trônent au milieu de cette île de moins de deux kilomètres carrés. Je ne reviens pas (trop) sur certains détails que j’avais déjà partagé dans un autre texte il y a deux ans lors de mon premier voyage, où je présentais, comme je l’ai fait à Léa de nombreuses fois depuis, le couple qui nous accueille. Théo est allemand et Tânia portugaise. Théo a créé cet espace il y a onze ans et Tânia l’a rejoint il y a quelques années. Ils ont au moins dix ans d’écart mais se donnent corps et âmes à cette quasi-autarcie qui nécessite un investissement quotidien. Même si j’ai déjà raconté à Léa comment j’ai découvert l’île et tout ce que j’ai appris sur Théo et Tânia, beaucoup d’énigmes restent à découvrir et à raconter, je les laisse faire. C’est comme une relation intime, certaines choses resteront dans notre cercle et bien d’autres en sortiront.

De même quand j’expliquais les quelques normes qui régissent la vie si différente de l’île : les toilettes sont sèches, un cube en bois et un trou, c’est tout. On se baigne et lave nues dans le fleuve. Il n’y a pas de réfrigérateur, la majeur partie de ce que nous mangeons pousse sur l’île. Pas d’internet, très peu d’électricité – pas assez pour un ordinateur par exemple. J’ai l’impression de retrouver quelque chose de conforme à ce que j’ai aimé et trouvé « normal » il y a un an. Nous aimons cette manière de procéder et participons au possible. La première journée se déroule très doucement et je montre à Léa ce que je connais : si les toilettes peuvent être vues comme l’épicentre de l’île, il faut ensuite continuer à agrandir les cercles pour découvrir la terre.
Le jardin, composé d’un coté de salades, tomates, aubergines et oignons mais aussi de nombreuses fraises et figues en devenir de l’autre.  Ensuite les autres spots qui composent l’île, comme une ronde en fer sous le figuier, le petit coin de méditation près du point d’eau créé en permaculture, ou juste au dessus là où Théo travaille à un nouvel espace. Les abords de l’eau ensuite, car l’île a cette forme de carapace qui descend vers le fleuve telle une colline et dont l’espace habitable est délimité par une clôture légère.
Nous nous lançons dès ce dimanche dans certaines tâches qui n’en sont pas et que nous referons quotidiennement, comme aider à la rudimentaire vaisselle qui se fait dans deux bacs posés au sol et dont nous réutilisons l’eau, avec une brosse et non une éponge, ou un nouveau rituel matinal en pressant les nombreuses oranges qui traînent dans une caisse pleine que Théo a récupéré d’un « voisin » à quelques kilomètres.

Deux allemands proches de notre âge arrivent en fin de journée, c’est leur première fois et ils ne restent pas longtemps sur l’île qui est un passage sur leurs étapes portugaises. Lisa et André. Ils sont policiers à Cologne, on échange sur les difficultés allemandes récentes et les divergences de nos deux pays si proches géographiquement mais si loin sur le fond. Réagir sur la France c’est mon rôle, Léa est hors de tout cela. Mais quand il s’agit de France je ne m’éternise pas. Je viens de la quitter physiquement et ne veut plus en faire partie psychiquement depuis un moment. Par respect j’évite les médisances si je ne veux pas glisser trop vite sur du péjoratif, même si je suis de loin mais sérieusement toute l’actualité qui y touche car si j’ai à parler je n’aime pas le faire sur une base faussée. Les allemands dorment dans l’ancien endroit de Théo & Tânia, une caravane similaire à la Little Tower mais sans l’étage, de l’autre coté de la cuisine.

Le couple allemand a de la Super Bock, des chips aux goûts étranges, de la sangria bon marché, un jeu de carte : tout un autre monde, j’ai l’impression de me retrouver en auberge de jeunesse. Nous n’avons pas grand chose en commun mais ils sont très gentils. On continue de parler de choses légères, comme la cuisine, puis d’autres moins, comme des réfugiés. Ils semblent bien s’adapter à l’île mais aussi être là pour se détendre. Le soir Théo et Tânia proposent de finir la tarte aux feuilles d’oignons que nous avions commencé le midi. Une première rencontre avec un énorme crapaud, qu’il est déconseillé de toucher car ils sont toxiques dans cette région, nous emmène doucement vers Morphée… un dernier pipi de nuit et un ciel merveilleux, si le vent frais et la fatigue n’accablaient pas Léa nous pourrions rester plusieurs heures, mais la satisfaction de se lover dans notre lit est une perspective intéressante.

Lundi matin les nuages sont toujours absents, le soleil rayonne sans broncher et l’idée est de doucement continuer notre rythmique sur l’île. Un porridge d’avoine s’invite dans nos assiettes et nous commençons la cueillette : l’origan et la sarriette, mais suivront dans les prochains jours le thym, le romarin, la sauge, la lavande, le pissenlit et de l’armoise herbe blanche. L’île est une orgie de pousses, la végétation n’a pas de limites et je marche à moitié sonné par l’éveil de la flore dans les allées de l’île. Pour l’instant nous nous occupons surtout de ne pas nous mélanger dans ce labyrinthe de verdure, puis de cueillir dans un panier et de réunir sur un grand drap qui sera le maximum de la journée exposé au soleil pour sécher les bouquets. L’année dernière il y avait deux poufs à cet endroit où j’avais passé plusieurs bons moments à lire en regardant l’autre rive et à découvrir comment le temps s’écoule ici. Il est amusant de noter les petites modifications, l’évolution que prend l’île. Une grosse modification est le rajout du « Nest » que j’ai découvert la veille en faisant le tour de l’île avec Léa. Un nid de bambous et de planches qui donne sur l’eau et qui a été construit pour l’arrivée de David. En effet je me souviens, Théo travaillait sur la fondation avant que je ne quitte l’île. Nous pouvons en profiter pour admirer le coucher du soleil depuis ce spot un peu en hauteur et qui donne en contre-plongé sur le Guadiana.

La table à manger est un simple rectangle provenant d’un tableau de maître d’école. Qu’il est agréable de retrouver ce monolithe, autre épicentre de l’île : lourd, pur et brut. Chez Théo et Tânia nous vivons avec le rythme du soleil car une fois ce dernier couché il n’y a qu’une petite lampe au-dessus de la table à manger, et au réveil pas de rideaux dans la Little Tower. Les cigales et criquets puis les crapauds sont autant de métronomes pour bercer l’île. Le repas, un mélange de riz, betteraves et brocolis, est ponctué d’échanges sur ces derniers mois de notre coté et du leur, ils ont suivis à distance nos six dernier mois mais nous essayons de remettre en ordre le puzzle de notre récente vie commune le temps que les rayons de lumière ne disparaissent définitivement…

Mardi matin les allemands repartent déjà, nous sommes à nouveau seuls avec Théo, Tânia et David… ou presque, car de bon matin nous rencontrons un énorme crapaud marron, littéralement camouflé dans le paysage. Après discussions avec Théo je concentre la cueillette sur le thym, puis les fleurs comestibles de l’île saupoudrent nos assiettes de riz. Pendant un passage au loo, assis sur le trône à regarder la faune et la flore qui m’entourent, j’observe deux fourmis qui trainent un ver… puis trois, j’essaye d’aider le ver, juste une pichenette aux fourmis pour semer le trouble. Mais dans la seconde une autre fourmi revient à la charge… pourquoi vouloir agir sur le cours de certains événements naturels ? Ce petit rappel de la nature qui se déroule à chaque instant autour de nous est un autre des métronomes de l’île. Il faut savoir changer de point de vue, se mettre à la hauteur de tout. C’est un exercice, c’est quotidien.
Un des autres tempos du quotidien ici est David. Léa joue avec lui, Tânia peut souffler le temps d’aider Théo à préparer la soupe d’oignons… nous prenons quelques instants le relais en pensant à tout ce que ce petit bonhomme va connaître en évoluant dans cette atmosphère ô combien différente des normes actuelles. David marche pieds nus sur un sol assez difficile, rempli de roches et de petit piquants divers, sa voute va se former à résister, à travailler là-aussi une norme différente. Il serait bien trop long d’évoquer tout ce qu’il n’a pas autour de lui que beaucoup des enfants aux alentours ont. Il n’est bien évidement pas exposé aux objets de l’urbain et de la ville, au surplus, mais se prépare à faire avec la nature et nous trouvons cela très beau. Il n’y a quasiment pas de plastique présent sur l’île, encore moins de produits venant de supermarchés. David et l’éducation sont aussi les gros sujets qui viennent dans nos conversations avec Théo et Tânia. Beaucoup de décisions à prendre et encore des hésitations sur la confrontation à la masse qu’il pourra ou non subir. Nous aussi nous devrons réfléchir à cela et y pensons déjà beaucoup.


La journée est déjà chaude et en milieu d’après-midi je décide de nager jusqu’à l’Espagne, ce qu’il était difficile de tenter lors de mon premier séjour car en Novembre l’eau était très froide. Le seul pont reliant les deux pays dans la région est à plus de dix kilomètres au sud. Après m’être immergé dans l’eau très fraîche, une petite traversée d’environ dix minutes me permet de toucher à nouveau pieds sur la rive opposée et un sentiment incroyable me parcours une fois que je regarde celle que je viens de quitter. La Chanza, qui vient d’Espagne, est un affluent du Guadiana et l’île se trouve dans la jonction de ces deux cours d’eau. C’est pourquoi la courte traversée a une saveur particulière. En face je marche comme un déserteur attiré par l’inconnu et excité par la découverte. Mes pieds frôlent la province de Huelva en Andalousie. Ce coté est inhabité, encore plus vide. J’entends Léa et les bruits de l’île au loin. Je marche sur de grosses pierres, touche des arbres à l’écorce douce, je fais mes gros besoins dans la nature sans hésitations.

Au retour je suis ravi de découvrir que la polenta promise est frite, sous forme de petit pavé, c’est un délice. La nuit nous englobe doucement, je pisse encore en regardant les étoiles. Mais en pensant aussi à Eliott, un des frères de Léa qui est venu ici en Septembre 2017 après que je lui ai raconté mon premier séjour quand nous nous sommes revus au Nouveau-Mexique. En plein désert il réalisait ce que Théo fait sur les terres arides du sud de l’Europe. J’espère qu’il pense souvent à tout ce qu’il a vu ici. Je sais, car nous en avons discuté, qu’il a été tout aussi ahuri par la qualité humaine qu’est un homme comme Théo. Ce dernier m’avait éveillé une partie de l’esprit sur biens des sujets liés à la nature et à la société, lors de ce jour il m’en a confirmé beaucoup d’autres. Avec Léa nous nous endormons sur les discussions qui touchent à notre année en cours. Car cette année est la notre et celle qui va définir nos envies. I trust our life so much.

Mercredi, réveil à 7h30, il se dessine l’opportunité d’aller à Mértola car Tânia doit emmener David chez le docteur, or je n’avais pas eu le temps d’y aller à mon premier séjour. Départ à 8h30, ou plutôt 9h car avec David l’exactitude d’une heure n’est jamais assurée. Tant mieux, je ne regarde jamais l’heure. Théo interagit énormément avec David, de manière générale et, pour le coup, arrive à le calmer le temps de rejoindre la camionnette au boût de l’île . Si tôt ce matin il y avait un peu de brouillard, le ciel est maintenant complètement dégagé. Pas de vent et le soleil tape fort. Je me rappelle que Théo m’avait déconseillé de venir en été et je comprends pourquoi, nous ne sommes qu’en Mai et les après-midi sont déjà très chaudes. Il nous le confirme, en été ils font tout le matin et le soir, l’après-midi l’inactivité est de mise. Nous partons sans Théo qui continue de travailler sur l’île.

La route se déroule dans une camionnette qui m’est familière car le couple l’aménageait lors de ma première venue. Tânia est à l’avant avec David, nous deux à l’arrière assis approximativement sur leur lit. La conduite après le petit déjeuner et dans notre position instable à l’arrière est complexe pour l’estomac mais amusante dans le fond.
Mértola c’est la vraie ville la plus proche de l’île, à environ quinze kilomètres de l’île. Pour recadrer un peu le contexte, Mértola est la ville la moins peuplé de la région de Beja, qui est le district le moins densément peuplé du pays. Une fois arrivés nous laissons Tânia aller à la consultation : nous commençons donc notre découverte de la ville qui domine le Guadiana depuis une colline. Les rues menant au point névralgique qui sert de centre-ville nous offrent une petite promenade ponctuée des rires et des cris émanant de l’école, les villageois qui nous dévisagent, les devantures de petites boutiques qui nous permettent de compléter quelques oublis (crème solaire, chapeau pour Léa, chocolat). Nous continuons notre ascension dans ce grand village avec comme point culminant le château fort et le donjon restauré qui laissent une trace indélébile d’un royaume musulman pourtant éphémère créé par un penseur soufi, Ahmad Ibn Qasi, au XIIIème siècle. Sa statue équestre trône d’ailleurs devant l’entrée du château.

A midi nous redescendons vers le centre pour retrouver Tânia et David qui n’ont pas eu leur rendez-vous, repoussé à l’après-midi. Tânia nous emmène alors dans un coin un peu reculé, en contrebas de la ville, en plein milieu du lit asséché du Guadiania. Nous faisons un petit tour où nous rencontrons des canetons puis le temps qu’elle cuisine dans la camionnette nous nous occupons de David, jetons des cailloux dans l’eau avec lui tout en profitant d’un coin d’ombre. Nous mangeons avec Tânia et continuons à échanger avec elle notamment sur la spiritualité, les planètes et le yoga. Léa et elle continuent leurs découvertes mutuelles. Après le repas Tânia retourne chez le docteur et nous nous installons au café le Guadiana de la place centrale pour profiter d’un excellent pastel de nata, d’un cafe « lungo » (c’est à dire court) et d’un jus d’orange. Je profite de cette position dans le virage pour dessiner, Léa pour écrire. Trois américains de passage, deux couples de français, une armée de Harley défile, pendant un instant Mértola semble internationale.

Tânia et David ont eu leur rendez-vous, c’est presque l’heure du retour après une longue journée, mais avant nous aidons Tânia sur diverses courses dans la ville. Des légumes qui ne sont pas sur l’île, un fromage et du pain frais qu’il faudra donc déguster sans tarder, puis vider les poubelles, et surtout ce que nous voulions voir ensuite : aller à la source chercher de l’eau potable. Caché sur un chemin de la route départementale du retour, le débit pour récupérer le précieux sésame est lent mais nous permet de discuter du projet de construction à quelques mètres, visiblement en stand by, qui pourrait mettre en péril la source. David dort, il faut en profiter. Je remplis cinq bidons de cinq litres chacun.
Un dernier arrêt juste avant notre retour : Santana de Cambas. C’est le village à plus de trois kilomètres de l’île, là où le chauffeur de taxi avait quitté le goudron il y a quelques jours pour la terre et les graviers. 800 habitants, un mort et les cloches sonnent, tout le village est à l’église, la porte de la fromagère est donc fermée.

A notre retour sur l’île il faut ensuite ramener les bidons du point où nous ne pouvons plus rouler jusqu’au bout du bout, c’est à dire la cuisine. Je m’en occupe en chargeant les bidons de cinq litres dans une brouette et en effectuant plusieurs aller/retour d’un bon kilomètre chacun puis je me permets une petite baignade rafraichissante ensuite. Le couple commence à préparer le repas. Ils semblent avoir besoin de temps pour discuter entre eux et ce sont ces beaux moments qui se créés pour nous alors que nous prenons David. Nous rigolons tous les trois et passons un peu de temps avec lui pour prolonger cette bonne journée. Au repas je me dis que la journée a confirmé une connexion entre les deux femmes, les énergies féminines et leurs spiritualités respectives. J’aime beaucoup Tânia et son calme, il y a un condensé de maitrise énergétique très appréciable qui se dégage chez elle et qui est surement le résultat d’un long processus. Je fouille dans mes chill pills… non pas qu’elles soient nécessaires mais dans un espace comme celui-ci elles sont parfois appréciables.
Comme tout au long de la semaine nous passons le repas à rebondir, de façon très naturelle, sur tout un tas de sujets qui touchent aux énergies féminines et masculines, parmi lesquels les gouts des fluides, le gender neutrality ou à la sobriété heureuse et simple totalement évaporées de nos sociétés actuelles.
Une bonne nuit s’annonce, une fois Léa endormie je continue ma lecture (parfois complexe) de Péri Bathos ou l’anti-sublime c’est-à-dire l’art de ramper en poésie… le son en stéréo : à gauche le vent se lève, à droite les cigales chantent… le tout m’endors…

La nuit était venteuse, les rêves étranges. Un rêve récurent durant le séjour sur l’île est ma moto, sous diverses formes. Je ne l’explique pas car même si l’obtention de mon permis est récent et que je ne vais pas beaucoup en profiter cette année avec nos voyages, l’objet ne me manque pas. Les rêves sont plutôt axés sur la sensation de conduite que sur l’objet, car je ne voue absolument aucun culte à l’objet.
Le petit-déjeuner est composé du fromage et du pain achetés à Mértola hier, délicieux. Nous avons encore beaucoup d’échanges avec Théo et Tânia. Je l’ai déjà mentionné plus haut mais Théo est une des personnes les plus complètes que j’ai pu rencontrer à ce jour et chaque échange a une profondeur, chaque mot a une signification, qu’il laisse rarement au hasard. Il m’impressionne chaque jour un peu plus. Nos échanges et discussions tournent sur tout, de la recherche d’une racine latine pour la plante Sarriette à la traduction du mot « rennet » (donc « présure » qui sert à faire cailler le lait) ; tout en passant par des documentaires méconnues comme Le Grand Silence de Philip Gröning sur le couvent de la Grande Chartreuse que j’avais été visité il y a quelques années…
Or, les coïncidences n’existent que pour ceux qui ne cherchent pas à les expliquer et ne viennent jamais seules : au petit déjeuner Théo me parle littérature et comme nous glissons sur le terrain du deux roues il me mets sur la piste d’un livre dont j’ai déjà croisé le titre en médiathèque mais sur lequel je ne m’étais jamais arrêté : Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes de Robert M. Pirsig. Je prends note pour plus tard et me promets de mettre la main sur ce livre prochainement…

Comme nous avons cueilli suffisamment d’herbes aromatiques ces derniers jours il me propose de le débarrasser des mauvaises herbes qui ponctuent le chemin qui mène au Nest. Mon rythme de croisière en dehors des moments avec Léa, Théo et Tânia sur l’île prend forme : désherbage, lecture, écriture, dessin, photos, puis encore les herbes avec Léa car une fois sèches il faut les broyer à la main et jeter les branches pour ne garder que les feuilles sèches. Le but est de les mélanger directement dans la caisse pour que Théo en fasse un sel mixé.
Le vent se lève à nouveau, la faune s’excite : araignées, fourmis, criquets et oiseaux s’expriment.

Avant de venir sur l’île j’avais demandé à Théo si il serait envisageable de n’être que tous les cinq. Mais j’avais vite regretté car le fond n’était pas bon, de toute façon ce n’était pas possible, et pour cause : en plus des allemands en début de semaine, Théo et Tânia nous avaient annoncé la venu d’un jeune couple trentenaire, dont la femme est récemment tombé enceinte et dont la nationalité est… Néerlandaise. Zwanger en Nederlands zijn lekker ; fécondité et Pays-Bas : tout ce qui nous concernera après cette année de voyages.
C’est la fin de journée, Jay et Sophie arrivent, l’excitation monte car nous avons évidement beaucoup à échanger mais nous les laissons souffler et profiter de leur arrivée. Simples échanges au repas avant une bonne nuit de sommeil. Ils ont notre âge, viennent d’Haarlem et vivent maintenant à Amsterdam, beaucoup de connexions se font.

Vendredi matin nous profitons d’un long petit déjeuner où les fraises de l’île pleuvent de plaisir sous nos palais pour découvrir un peu plus ce couple et nous ouvrir à eux, tout en nous servant en café et en jus d’orange. Les ricochets d’ondes féminines et les émulsions maternelles sont autant de bons moments que les bons réceptacles masculins qui les écoutent. Léa et moi glissons dès que nous pouvons les courtes phrases néerlandaises que nous avons appris ces derniers mois, quelques « lekker » et quelques « gezellig » aussi.
Après avoir continué de m’occuper des herbes je reprends ma prise de notes sur ces dernières : les noms latins en premier, la base, puis la traduction néerlandaise dans une case, l’anglaise et la française dans une autre, et au cas où l’espagnole et l’allemande pour conclure. J’ai vite un tableau très complet tracé au crayon. 
J’utilise un document qui se trouvait dans la Little Tower et qui appartient à Théo, et qui surtout comme par hasard, a été édité aux Pays-Bas, d’où la première traduction en néerlandais. Kruiden (herbes). Il est aujourd’hui quasiment introuvable, d’ailleurs Théo en a une version photocopiée qu’un ami lui avait donné. Une aubaine dont je me délecte âprement.

Jap et Sophie prennent un cours de yoga avec Tânia et vont nager jusqu’à l’Espagne aussi, mais atterrissent sur un morceau de terre différent de celui où j’étais. Ils prennent du temps pour eux deux et nous supposons les nombreuses interrogations qui entourent les mois qui se dessinent devant eux et l’heureux événement qui va en découler. Le travail sur les mauvaises herbes couplé aux herbes aromatiques n’est pas épuisant mais il fait chaud et une trempette en fin de journée est la bienvenue. Il me faudra un chapeau pour l’année qui s’annonce car le bandana n’est pas toujours suffisant pour couvrir les alentours du crâne. Les fourmis deviennent folles sur un des chemins, les colonies qui peuplent l’île s’activent, la pluie menace donc. Diner à découvert, les Néerlandais sont vraiment très sympas et semblent se plaire sur l’île. Théo et Tânia font souvent un excellent thé à la menthe, ce qui est cependant une très mauvaise idée pour espérer passer la nuit d’un seul trait de sommeil… mais parfait pour se relever et pisser à nouveau en regardant le ciel étoilé.

Samedi la journée s’organise autour d’une sortie vers une cascade qui se trouve le long du Guadiana. Avant de partir Tânia donne un cours de yoga au couple et je me promène aux alentours de l’île. La rencontre avec un bel oiseau est brève mais nous nous observons quelques minutes avant qu’il ne s’envole. Pour se rendre à la cascade Pulo do Lobo (saut du loup) nous montons en voiture avec Jay et Sophie pour continuer nos discussions. Évidement tout au long de la route d’une trentaine de kilomètres je ne peux m’empêcher d’étaler ma connaissance des Pays-Bas mais aussi de noter avec intérêt toutes les petites informations qu’ils nous donnent.

Une fois la voiture et le van garés, Théo montre à Léa le long du chemin une fleur jaune qui pourrait l’aider à résoudre ses problèmes de vésicule biliaire : j’entends Saint-John Perse, en fait c’est St John’s Wort, le Millepertuis perforé en français. Nous descendons ensuite une colline très prononcée qui nous emmène au niveau du puissant débit d’eau. Là, une partie de marelle géante sur les rochers nous permets par la suite d’accéder à un trou qui s’enfonce beaucoup plus dans la roche, tel l’entrée verticale d’une grotte. Il n’est pas aisé d’y accéder mais Théo et Tânia connaissent l’endroit par cœur et nous assistent pour la descente. Un par un nous nous accédons à une petite crique au milieu des roches, sans oublier la cocote-minute de riz et légumes verts pleine à craquer et… David évidement. Nous passons un long moment tous ensemble à déjeuner et discuter. Au retour nous reprenons la voiture avec le couple Néerlandais et comme à l’aller nous ne croisons quasiment aucun autre véhicule sur la route, écho à cette région déserte en adéquation avec le calme de l’île. Une rapide et intense pluie nous accompagne. Un peu d’herbes aromatiques à broyer, nous avons ensuite le temps de finir les restes puis de nous réfugier dans la Little Tower… L’orage est bref mais intense, le vent persistera une partie de la nuit.

Au petit-déjeuner nous sommes tous concentrés sur les dernières questions de Sophie concernant sa grossesse car le couple quitte l’île après le déjeuner. Tellement de choses ont été échangé ces derniers jours qu’elle croule sous les informations et les conseils. Même si tout peut varier d’une femme à une autre, elle sait qu’elle doit profiter de l’énergie positive qui règne ici. Qu’elle peut aussi compter sur les facilités que les Pays-Bas offrent au couple qui attend un heureux événement. Une grosse partie de ce voyage est axé sur la femme enceinte et l’accouchement : Sophie est enceinte, Tânia a accouché, Léa veut lier tout cela. De notre coté nous pensons à Emilie qui continue sa grossesse de l’autre coté de l’atlantique. Le dernier repas que nous partageons avec eux est composé de pommes de terres et de fleurs, un peu piquantes mais très bonnes, puis le couple s’en va. Nous promettons de nous croiser un de ces jours, après notre tour des Pays-Bas en Juin.

Contrairement à la veille où l’orage s’est formé précipitamment et très proche, aujourd’hui l’île est seulement entourée de vent et de nuages, menaçants certes, mais paradoxalement l’atmosphère est calme, pas pesante. Théo nous donne un petit flacon avec le sel des herbes que nous avons fait dans la semaine puis me propose d’aller l’aider à descendre un mixer de ciment pour la première intégration de ce dernier sur l’île, tout cela avant que l’orage ne se lance vraiment. Comme pour les bidons d’eau en revenant de Mértola, cela demande une navigation peu aisée à pieds dans l’île car il faut naviguer le poids de l’objet à travers le chemin escarpé. Nous succédons cependant et je prends un dernier bain. Mes mains sont beaucoup moins sales que dans la vie urbaine, de même pour mes cheveux. Alors que je suis dans l’eau et que je lève la tête, l’orage donne un ton dramatique au ciel, menaçant mais pas présent.

Pendant le repas nous faisons les comptes et allons ensuite profiter de notre dernière nuit de notre coté, David étant particulièrement agité du coté de Tânia et Théo qui font une ballade avec lui autour de l’île puis essayent de l’endormir dans la tente qui donne sur l’eau.

Notre réveil pour la dernière matinée est très similaire à celui que j’ai eu en novembre 2016 car le brouillard entoure l’île. Puis tout s’enchaine presque trop vite. Je mets little David dans la brouette à coté de nos sacs pour accompagner de rires le départ latent vers le van. Cela n’empêchera pas Théo de devoir conduire à une vitesse totalement démesurée pour nous éviter d’être en retard à Santana de Cambas. C’est le bus de campagne qui sera finalement en retard et qui nous laissera le temps pour un long et chaleureux au revoir. C’est l’heure de partir, mais toujours la même certitude, l’île va me manquer.

Je sais que ce n’est qu’un au revoir, je sens que Léa a connecté avec l’île, avec Théo, Tânia, David. Je sais que nous reviendrons, tous les deux ou à plusieurs, j’essaye juste de ne pas tout de suite penser à quand sera la prochaine fois. J’ai aimé regarder Léa s’occuper de little David et échanger avec Théo et Tânia. J’ai aimé nous voir évoluer dans cet environnement auquel nous nous adaptons si bien. C’est un tant soit peu une norme en devenir, une envie de base pour construire notre jardin en y mêlant nos individualités et notre amour.

Ilha Da Tartaruga ce n’est pas seulement un voyage, c’est un respect continue envers des idéaux qui nous ressemblent énormément et nous rassemblent encore plus. C’est peut-être paradoxale pour cette année de voyages mais c’est ce qui nous donne déjà envie d’être installés ensemble pour commencer notre jardin, notre nid, notre histoire…

2019-07-14T14:37:44+01:00